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Biela noc (Nuit blanche) à Košice En phase avec les projets numériques

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Michal Mitro -BIOS - Biela Noc - Kosice (2017) © Marko Erd

Quand Zuzana Pacáková est rentrée en Slovaquie en 2009, après ses études en France, elle a joué avec l’idée de créer un festival d’art contemporain, qui manquait dans sa ville natale, Košice. Inspirée par la Nuit blanche à Paris, pleine de détermination et d’enthousiasme, elle a décidé de s’engager dans ce cycle annuel envoûtant, et a apporté au public slovaque le désormais reconnu et populaire festival d’art contemporain Biela noc.

Voir de l’art dans l’espace public, mais aussi apprécier autrement les moments de tous les jours.

Les débuts de l’organisation, exigeants et éprouvants pour les organisateurs, se sont vite transformés en enthousiasme et intérêt du public et des médias, et Biela noc est devenu le festival d’art contemporain le plus fréquenté du pays, organisé chaque année à Košice, et depuis 2015 également dans la capitale, Bratislava. Les buts principaux du festival ont depuis lors été de promouvoir et de diffuser l’art, de stimuler l’intérêt du public, ainsi que de faire découvrir des lieux non conventionnels, ou de présenter les lieux connus dans une nouvel éclairage, en proposant une promenade magique dans la ville pendant toute une nuit. Biela noc voit défiler chaque année plus de deux cent mille visiteurs dans les rues. Ils viennent voir de l’art dans l’espace public, mais aussi découvrir et apprécier autrement les moments de tous les jours.

De l’art pour tous

Dès la première année du festival en 2009, Biela noc est devenu un festival d’art touchant le grand public, avec ses deux cent mille visiteurs chaque année, habités d’un désir immense d’y participer, d’en faire partie, et de découverte. Pour répondre à ces attentes des visiteurs, les organisateurs ont la volonté de présenter chaque année des oeuvres numériques inspirantes, visuellement attrayantes, avec un haut degré d’interactivité. Le festival offre également l’opportunité de confronter le travail des artistes au regard critique constructif de visiteurs profanes ou professionnels – comme ce fut le cas pour l’oeuvre FireWorks with me en 2014. La coopération de deux jeunes gens de Košice, la graphiste Zana Petrovičová et le programmeur Ondrej Makši, a donné lieu à un des moments forts de cette édition. Avec l’aide d’une société informatique locale, ils ont créé une projection interactive, un jeu digital pour le spectateur, projeté sur un grand écran, stratégiquement placé dans la partie historique de la ville où chaque année se tiennent les célébrations de nouvel an, avec de vrais feux d’artifice. FireWorks with Me a permis aux spectateurs de faire l’expérience d’un feu d’artifice digital, dont le design abstrait ou géométrique était contrôlé par des smartphones. Une application assez simple permettait de saisir un texte court ou un message, qui était ensuite affiché sur l’écran, déclenchant une onde colorée visuelle et sonore, reflétant l’intention de son auteur. Il n’a pas fallu longtemps aux participants pour comprendre comment la technologie de l’application interagissait avec l’oeuvre. Malgré l’utilisation individuelle des appareils portables, une camaraderie palpable était perceptible, soulignant la force et l’importance de l’individu au sein du collectif, les visiteurs se montrant capables de passer des heures à interagir les uns avec les autres.

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Zana Petrovicova & Ondrej Maks - Fireworks with Me, Biela Noc, Košice (2014) © RR

Artistes du monde slovaque

En 2016, une suite fut donnée à l’intérêt du public pour l’utilisation des technologies, leur interconnexion et leurs applications artistiques. Le projet Level de Monika et Bohuš Kubinský en fut un exemple convaincant – et slovaque. Une installation spatiale placée au sous-sol du Musée de la Slovaquie de l’Est, faite de quelques sphères en béton armé, datant de l’époque de la deuxième guerre mondiale, formait le squelette matériel de l’oeuvre, doté d’une charge artistique et émotionnelle particulière. Cette matrice était complétée par une technologie de réalité augmentée (RA) qui permettait au public de renforcer le vécu de l’expérience artistique. Elle mettait en évidence la beauté naturelle sculpturale de ces simples sphères, et fournissait par ailleurs le contexte historique, qui aurait pu disparaître avec le placement de ces objets « non artistiques » dans le musée. La technologie présente dans les tablettes mises à leur disposition donnait aux visiteurs l’occasion de « soulever » les sphères, un individu ayant ainsi la possibilité de les voir léviter au-dessus de soi de différentes manières, et d’interpréter l’oeuvre autrement.

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Monika & Bohus Kubinski - Level - Biela Noc, Košice (2016) © Peter Varga

Changement de perspective

Un des plus récents projets slovaques liant art et technologies fut Perspektíva (Perspective) de Braňo Bednár, un membre du groupe de Košice Showmedia, présenté lors de Biela noc 2017. L’oeuvre, précisément située sur un pont de Zuckermandel, un quartier résidentiel près du Danube, consistait en formes géométriques régulièrement ordonnées – des carrés formés de tubes lumineux préprogrammés, répondant aux données introduites dans une application pour téléphone portable. Le projet, monumental, pouvait être maîtrisé et varier en luminosité selon la fantaisie et les souhaits du spectateur, qui provoquait à un moment un changement de la perspective, renforcé par l’intensité et la fréquence de changement des couleurs. Bien que ludique, le projet ne cédait en rien sur son exigence artistique.

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Brano Bednar & Showmedia - Perspectiva - Biela Noc, Bratislava (2017) © Marko Erd

Une opportunité pour les jeunes

Biela noc offre chaque année aux artistes déjà établis la possibilité de présenter des projets innovants, mais s’ouvre aussi à ceux qui débutent, qui arrivent avec une approche souvent plus progressiste, plus inventive, peut-être pas complétement élaborée techniquement mais fraîche et « positivement agressive ». C’était par exemple le cas du projet BIOS, du jeune artiste conceptuel Michal Mitra, créé avec la coopération curatoriale du collectif VUNU. Une installation in situ interactive, jonglant entre biohacking, arts numériques et philosophie DIY, connectant technologies et plantes d’intérieur par un élément unificateur –; la corporalité de l’homme dans la forme d’interactivité/échange la plus naturelle, celle de l’intention et du toucher. Le concept du projet repose sur les similarités de base entre plantes et système informatique, qui au premier abord peuvent sembler non compatibles et non comparables : « Le monde des plantes est un système primitif d’entrées (inputs) et de sorties (outputs), où les entrées sont généralement la lumière et l’eau, et la sortie une croissance physique. Le monde des ordinateurs est un méta-système d’entrées et de sorties, où les entrées sont des zéros et des uns, et les sorties sont des zéros et des uns, généralement configurés de manière plus sophistiquée. BIOS signifie « Basic Input-Output System », ou système de base d’entrées et de sorties. Les plantes peuvent être considérées comme des BIOS. Un logiciel qui démarre un ordinateur est également un BIOS. Dès lors, les plantes peuvent-elles démarrer les ordinateurs ?... La logique des assertions fausses mène soit à l’erreur, soit à l’art. » Le BIOS de Mitra représentait tant conceptuellement que physiquement un travail complexe, soulignant le continuum et l’interconnexion existants entre les hommes, la flore et les technologies. L’interactivité de l’oeuvre passait par l’utilisation d’un ruban électronique conducteur collé sur la vitrine d’un magasin. L’installation placée derrière la vitrine réagissait directement au toucher de la personne, par la lumière et le son.

La logique des assertions fausses mène soit à l’erreur, soit à l’art.

Bien que l’on puisse considérer le festival Biela noc comme relativement jeune, il suit de près les tendances mondiales de l’art digital. Dans ce domaine qui a de plus en plus les faveurs du public, le festival invite des artistes locaux, mais aussi de grands noms de la scène internationale. Biela noc est un événement unique en Slovaquie, et certainement un des facteurs grâce auxquels la ville de Košice a récemment pu être désignée par l’Unesco « Ville créative » des arts numériques.

Cet article est issu de "Klaxon #8 - La ville augmentée" co-édité par le CIFAS.