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Dans le vent

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Johannes Bellinkx - Reverse (Oerol 2018)

Dans le sillage du chef-lieu provincial, Leeuwarden, capitale européenne de la culture pour 2018, le festival Oerol, sur l'île de Terschelling (nord des Pays-Bas), bat des records d'affluence. Comme toujours, les installations et performances en lien avec l'environnement y côtoient les rendez-vous plus classiquement festifs. Cette année, nombre d'artistes semblent cependant avoir entamé de singulières réflexions sur le temps.

Des haut-parleurs disposés en ligne sur la plage, comme des réverbères, sur 1 kilomètre de long. Un rendez-vous au coucher du soleil. Et quatre silhouettes féminines qui surgissent des dunes, avant de se précipiter vers les vagues. Avec leur installation-performance, "Signaal bij Schemerdonker" (Signal au crépuscule), les artistes sonores Strijbos & Van Rijswik réalisent une ode aux éléments, aux paquebots qui passent (l'horizon se révèle très fréquenté, sur la ligne Rotterdam-Hambourg), au soleil… Tour à tour naufrageuses et naufragées, leur quatre sirènes dialoguent avec les cornes de brume et s'accrochent aux poteaux comme à des sémaphores, aimantant les quelque trois cents spectateurs dispersés sur la plage. Le flamboiement s'éteint, le chant cesse. L'éblouissement de l'instant demeure fixé dans les pavillons auditifs et dans les rétines.

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Strijbos & Van Rijswiik - Signaal bij Schemerdonker (Signal at Dusk) - Oerol 2018

Le paysage est une invention aux Pays-Bas, où chaque forêt, chaque digue, chaque polder porte la marque de l'homme. Le scénographe Theun Mosk nous en propose une lecture en douceur, avec son parcours "End of Nature”. A l'entrée d'une réserve ornithologique, une hôtesse d'accueil derrière un bureau nous prodigue quelques conseils, avant de nous inviter à suivre un chemin balisé à travers la lande. Des dunes, des tourbières, une végétation rase… et, de loin en loin, une chaise, une silhouette de gardien en uniforme, un cartel. L'un d'eux, d'un point de vue d'où l'on peut découvrir un jeune gardien occupé à lire sous un arbre, porte la mention "Man in nature". Du land-art habité, éphémère, dans une approche très picturale, offrant comme un écho à ces quelques mots du grand romancier et essayiste D.H. Lawrence : “Le paysage attend toujours que quelque chose vienne l'occuper" ("La Beauté malade", 1929).

"La distinction que nous opérons entre la nature et le paysage construit par l'homme ne nous est plus d'aucune aide", nous confie Lotte Van den Berg. Face à son installation maritime - une cage de verre, dans laquelle un spectateur volontaire va rester enfermé plusieurs heures pour vivre le cycle de la marée (“We have never been modern”, titre emprunté à Bruno Latour) -, la dramaturge veille au grain. Enfermé dans son casier, le spectateur éprouve-t-il cette "tranquillité mêlée de terreur" que l'historien de l'art Alain Corbin ("Le Territoire du vide", 1988) donne comme la définition du sublime ? "L'espace infini de la mer fatigue la vision", relève l'historien… L'installation de Lotte Van den Berg - qu'elle aimerait transporter dans une ville ou un désert - ne vise pas au choc, ni même à la découverte (le spectacle de la mer est connu de tous, depuis longtemps), mais à autre chose : à retrouver le cours du temps.

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Lotte Van Den Berg - We Have Never Been Modern (Oerol 2018) © Oski Collado

"Il y a un grand fossé entre les cultures occidentales et extra-européennes, poursuit-il. Nous sommes très orientés vers le futur… Dans les cultures africaines ou asiatiques, on ne dit jamais que l'on perd son temps, mais que l'on ajoute du temps." Johannes Bellinkx (Oerol 2018)

Cette question anime à l'évidence Johannes Bellinkx, dans son expérience "Reverse". Sur une ligne tracée au sol, le spectateur va marcher à l'envers pendant trois quarts d'heure, en remontant vers un lieu originel… Est-il possible de renverser ainsi le cours du temps ? "Quand vous marchez à rebours, tout ce que vous percevez provient de la périphérie. La ligne devient votre seule référence", note le comédien formé au mime et au théâtre corporel. "Il y a un grand fossé entre les cultures occidentales et extra-européennes, poursuit-il. Nous sommes très orientés vers le futur… Dans les cultures africaines ou asiatiques, on ne dit jamais que l'on perd son temps, mais que l'on ajoute du temps."

C'est à pied - mais à l'endroit -, de l'autre côté de la mer du Nord, dans l'East Anglia désolée, que W.G. Sebald est parti, lui, mesurer le temps. Une dérive hantée par l'abandon et la dissipation des rêves (“Les Anneaux de Saturne", 1995). Dans une digression dont il est coutumier, l'écrivain expatrié s'interroge sur la fin de l'empire… "La dissolution du temps entraînait celle de tous les liens", prévient-il.

Mathieu Braunstein