Your are in :

Blog

First Life - L’hyper-réalité selon Ici-Même [Paris]

by

text description
First-Life, Fontenay-sous-bois, 2015 © Arthur Milleville

Cet article a été publié dans KLAXON #8 - la ville augmenté

Le groupe Ici-Même [Paris], compagnie parisienne fondée par Mark Etc en 1993, produit des interventions théâtralisées et des scénographies urbaines à échelles variables, qui questionnent la relation à notre environnement social et urbain. Après s’être fait connaître, et reconnaître, pour son agilité à infiltrer le réel et faire mystification, Ici-Même adopte pour ses récentes créations une approche diamétralement opposée en plaçant les spectateurs au coeur de la narration, et se « réconcilie avec les figures de la convocation du public » comme l’explique Mark Etc, sans double langage. Après une première expérience de « parcours vidéo guidé dans la ville » tentée avec Allo Ici-Même en 2010, First Life est créé en 2013.

Ici-Même définit First Life comme un parcours-spectacle en réalité augmentée pour un seul spectateur. Reposant sur le principe du vidéo-guidage du spectateur par un film embarqué sur smartphone, First Life lui propose d’incarner le héros d’une fiction qui se déroule dans les lieux de la déambulation. Espaces de la fiction et environnement immédiat se superposent par l’intermédiaire de la vidéo. Le trouble est accentué par l’environnement sonore en 3D dans lequel est plongé le spectateur, par une scénographie illusionniste, et par l’intervention de comédiens en live qui viennent confirmer l’effet de frottement entre réel et fiction.

Spectateurs sous expérience

La majorité des spectateurs de First Life utilise spontanément le mot « expérience » pour décrire ce qu’ils ont vécu. Chacune de ces expériences est unique — un spectateur qui ferait deux fois le même parcours ne le vivrait pas deux fois identiquement. Le caractère personnel et presque intime de cette expérience concourt au trouble créé entre fiction et réalité. L’état émotionnel des spectateurs au départ est déterminant et les prédispose à plus ou moins d’adhésion. À l’issue de l’expérience, certains sont émus aux larmes, d’autres flottent un peu, le temps de « redescendre » et de reprendre leurs esprits. Ce qui s’est déroulé dans leur bulle le temps du spectacle leur appartient.

Avec First Life, les spectateurs savent dès le départ qu’ils seront guidés par un récit sur lequel ils n’ont pas prise. Les consignes préalables expliquant le fonctionnement du vidéo- guidage l’énoncent, les spectateurs consentent à se laisser faire : accepter de faire la marionnette est la règle du jeu. Ils ne sont pas dupes de l’expérience à laquelle ils se prêtent. « On a l’habitude de contrôler le smartphone, et là, c’est le smartphone qui vous guide, enfin c’est peut-être aussi le cas dans la vraie vie ! » remarquait un spectateur, tandis qu’un autre admettait : « c’est ça qui est troublant, on est en position de filmer alors qu’on ne filme pas. On est sensé être celui qui contrôle, alors qu’en fait on est contrôlé ». Ici-Même prend la précaution d’expliciter ce contrat de départ individuellement à chaque spectateur, en les rassurant sur la bienveillance de l’expérience. Cette promesse fait l’effet d’un filet de sécurité symbolique, qui permet au spectateur de relativiser le risque et d’apaiser ou de contenir le doute induit par la posture de « double-je » qu’ils doivent tenir du début à la fin de l’aventure : ils sont à la fois regardeurs et personnages, ils se regardent endosser le rôle d’un personnage. Rappeler la bienveillance du dispositif est aussi une manière pour la compagnie de s’assurer de la complicité du spectateur. La réussite du spectacle dépend de cette bienveillance mutuelle. « L’immersion n’est pas le moyen de faire du spectateur le cobaye d’une expérience. C’est plus un moyen de toucher sans être touché, sans laisser de marque, de toucher au plus près de ce qui serait réputé intouchable » explique Mark Etc, suggérant les mécanismes de notre perception échappant à la conscience.

text description

Ici-même (Paris) First Life, 2015 © Arthur Milleville

Accepter de faire la marionnette est la règle du jeu.

Troublant, déroutant, surprenant, étrange, unique, inédit, hallucinant, bluffant, hypnotisant, etc., les termes que les spectateurs utilisent pour qualifier First Life expriment le plaisir qu’ils ont eu à jouer le jeu. Il s’agit bien d’entrer dans l’espace de la fiction, dans une dimension interstitielle, une manière de réaliser le fantasme de traverser l’écran. « C’est compliqué à expliquer, il faut le faire, on est au coeur du truc, c’est à vivre » confiait une spectatrice à l’issue de la performance. « On suit quelque chose qui n’est pas nous mais qui est sensé l’être. On a une double vision. En quittant un peu le smartphone [des yeux], on a la vraie vision. On est entre les deux, on ne sait plus où on est, qui on est, où va nous mener le film » racontait un autre. L’écriture et la mise en scène vont conforter cet effet « double-je » tout au long de l’aventure en organisant décalages et coïncidences comme autant de points de jonctions entre fiction et réalité.

L’engagement du corps du spectateur joue un rôle fondamental dans cette expérience d’ubiquité, et la règle du jeu essentielle est celle de l’analogie du geste entre le spectateur et son avatar, ouvrant une sorte de portail vers l’espace de la fiction : le spectateur cale ses propres mouvements sur la manière dont son avatar se déplace dans l’espace, le rythme de sa démarche, sa dextérité, son souffle. Les décalages évidents (âge, genre, corpulence par exemple) sursignifient que le spectateur se trouve dans la peau d’un autre tout en restant lui-même : ils forcent l’empathie. À cet égard, le miroir est un artifice puissant. Les jeux de miroirs superposent fiction et réalité, et fabriquent une mise en abyme de la friction entre fiction et réalité : qui filme qui ? Qui regarde qui ? Le spectateur peut même parfois apercevoir le reflet de son avatar dans la vitre d’une voiture, ou dans l’écran d’un ordinateur, à l’insu de son personnage.

text description

Ici-même (Paris) - First Life, Fontenay-sous-bois 2015 © Ici-même

Créer le trouble

Les lieux investis par First Life sont rarement inconnus du public qui s’y rend. Mais la scénographie va conduire les spectateurs à douter de là où ils se trouvent, leur en faire découvrir les coulisses, ou bien leur faire adopter un point de vue inédit sur ce lieu qu’ils pensaient connaitre. Pour qu’ils puissent s’orienter dans les lieux sans se perdre, prise de vue et scénographie vont s’attacher à marquer des repères invariants. La mise en scène va créer le trouble entre fiction et réalité par une oscillation constante entre décalages et coïncidences autour de ces invariants. Quand Ici-Même s’empare d’un lieu de vie ou de travail fréquenté par ses usagers habituels au moment du spectacle, comme une maison de retraite, une mairie ou un centre commercial, les décalages sont plus subtils et le trouble est accentué par les coïncidences fortuites entre l’environnement filmé de l’avatar et l’environnement présent du spectateur.

Ici-Même se joue aussi des codes de la fiction pour créer des effets de surprises. Ainsi les ouvertures de portes permettent, à la manière d’une ellipse, une transition brutale vers un autre univers. La porte permettra de remonter dans le temps ou de se téléporter soudain dans un tout autre lieu : la maison de retraite devient internat pour jeunes lycéennes, la piscine devient boite de nuit, l’appartement squatté par des migrants devient commissariat, le gymnase devient bureau de vote, l’appartement désaffecté devient paysage de montagne, etc.

Contrairement à l’image qui préserve son statut fictionnel du début à la fin, la bande son se substitue complètement à l’environnement sonore naturel du spectateur qui garde son casque tout au long de l’aventure, « le son virtuel devient le son réel » disait un spectateur. Le son 3D plonge le spectateur dans la réalité alternative, ou dans l’hyper-réalité comme la qualifie Mark Etc pour signifier ce qui semble plus vrai que nature. La prise de son est binaurale, c’est-à-dire que le dispositif de captation sonore permet de restituer une écoute naturellement tridimensionnelle, comme la produit notre système auditif, et davantage qu’une prise de son stéréophonique classique. Ce qui rend le son virtuel d’autant plus réaliste et plausible. Grâce au son 3D, le spectateur de First Life peut déambuler dans l’espace « réel » en restant complètement immergé dans l’environnement sonore subjectif de son avatar.

Enfin, et c’est un cran supplémentaire dans le trouble organisé entre fiction et réalité, certains personnages se matérialisent dans l’espace « réel », ils font le chemin inverse de celui du spectateur et sortent de l’écran. Des comédiens interviennent en live et prennent à partie le spectateur qui ne sait plus s’il est censé jouer le rôle de son avatar, et donc répondre au comédien, ou bien rester à sa place de regardeur. L’espace réel coïncide avec l’espace de la fiction, ce qui bouscule encore davantage cette assignation ambiguë du spectateur entre personnage et regardeur.

First Life ne met pas pour autant le spectateur en situation de représentation vis-à-vis des autres spectateurs, et lui laisse la possibilité de s’impliquer plus ou moins sans que le fil de l’histoire ne soit rompu. Le dispositif étant pensé pour un seul spectateur, chacun peut ajuster son niveau d’engagement en fonction de ce qu’il se sent prêt à faire, se fiant à son curseur intime de lâcher-prise plutôt qu’à la manière dont le regard des autres spectateurs pourrait le contraindre. Même l’intervention live de comédiens qui l’interpellent et s’adressent au spectateur directement, si elle le bouscule dans sa posture de regardeur, ne conduit pas nécessairement à un échange. C’est le propre de l’entre-deux créé par l’effet de trouble entre fiction et réalité. C’est aussi un signe de cette convention spectatoriale classique dite du « quatrième mur » que, malgré tout, les spectateurs ont l’habitude d’observer. Signe aussi de la distance critique et esthétique qu’ils conservent en ne cédant pas tout à fait au contrôle et à la force de suggestion du dispositif immersif.