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Les tours de Babel

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Liquid Loft - Foreign Tongues (promo) © Chris Haring

Invité au festival La Strada, à Graz, le chorégraphe Chris Haring donnait récemment une déclinaison de sa pièce "Foreign Tongues" dans une église. Mais les jongleries des acrobates n'évoquent-elles pas également à leur façon l'imagerie religieuse ? Aux sources de la danse et des jeux d'équilibre, petit détour par le musée.

Dans le tableau de Pieter Bruegel l'ancien, exposé au musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam, la tour se perd dans les nuages. Une étonnante exposition, au printemps dernier, permettait d'en analyser les détails. La tour possède une porte entrée, des grilles ouvertes au troisième étage et de grandes embrasures, qui pourraient être celles d'une église. Au quatrième niveau, on distingue une procession… et peut-être un gibet. Tous ces détails sont mis en lumière dans le formidable travail d'animation réalisé par l'université des arts de Tokyo. Bruegel y a peint plus de mille personnages. Mais, même sur la reconstitution animée japonaise, ceux-ci restent trop petits pour qu'on puisse les voir danser.

Présomptueux, les hommes pensaient pouvoir atteindre le ciel avec leur construction. Dieu les punit en faisant s'effondrer la tour, et les empêche de s'entendre, en créant une multitude de langues… Chris Haring (Liquid Loft) entend-il temporairement réparer la catastrophe ? Une version de sa pièce "Foreign Tongues", sous le titre "The Chuch of ignorance", était donnée, au printemps, dans une église autrichienne. Cette adaptation, nous dit le chorégraphe, était plus transcendantale que ne l'est habituellement "Foreign Tongues".

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Liquid Loft - Foreign Tongues (Oerol 2018)

De quoi est-il question, dans cette pièce où huit danseurs s'approprient les tournures, dialectales ou argotiques, de personnes préalablement enregistrées ? "Chaque langue est comme un instrument de musique", nous dit le chorégraphe. Pour l'interprète comme pour le spectateur, ces mots incompris forment comme symphonie abstraite.

Oui, mais pourquoi des dialectes : occitan à Toulouse, frison (dans ses différentes formes villageoises) à Terschelling, albanais de la montagne ou de la plaine à Pristina ? "Un dialecte est toujours plus près du corps, mais également moins articulé", constate Chris Haring. Une réflexion qui semble prolonger celle d'Edouard Glissant : "Le "manque" n'est pas dans la méconnaissance d'une langue, mais dans la non-maîtrise d'un langage approprié" ("Le Discours antillais", 1981). "J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies…" Des mots qui pourraient avoir été écrits pour la danse.

En quelque sorte, l'église fait le rituel. Ou, comme l'écrit Mircea Eliade : "S'installer dans un territoire revient, en dernière instance, à le consacrer" ("Le Sacré et le profane", 1957). Dans "The Chuch of ignorance", les corps au sol semblent d'abord comme des insectes non éclos, des nymphes, des sylphides. Appuyés contre un pilier, les danseurs portent l'un des leurs en vigie, dans une oblique qui évoque celle des naufragés du "Radeau de la méduse" (Géricault)… La technique est celle du doublage, de la synchronisation des lèvres (lip synchronizing). Le rituel, celui de la possession.

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Liquid Loft - Church of Ignorance (Donaufestival, 2018)

Tout geste théâtral ou chorégraphique n'est-il pas un défi à l'ordre établi ? Avec leurs portés, leurs sauts et leurs pyramides humaines, les acrobates de la Compagnie XY (présents, comme les danseurs de Liquid Loft, au festival La Strada, cet été) relèvent non pas du temple mais du champ de foire. Leurs figures, quoi qu'il en soit, apparaissent très documentées.

Une gravure de fin du XVIe siècle, récemment, retenait notre attention. Des hommes, des femmes, des animaux s'y entassent dans le plus grand désordre. Certains apparaissent clairement cul par-dessus tête. Au sommet de la pyramide, on distingue un petit singe, agrippé à une branche. Et très certainement un ours, sur le côté droit, à la base de l'édifice. Un spectacle itinérant, la diablerie de quelque troupe de baladins ? Les hachures dans le ciel pourraient nous mettre la puce à l'oreille. La gravure de Melchior Lorck, présentée dans le cadre de l'exposition "La nature déchaînée" ["Unleashed Nature"], jusqu'en octobre à la Kunsthalle de Hambourg, évoque non pas l'effondrement de la tour de Babel, mais une autre catastrophe biblique : le Déluge.

 

Mathieu Braunstein