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4 + 4 Dny v Pohybu ou 4+ 4 Days in Motion. C'est le nom d'un festival qui, depuis vingt trois ans, mêle arts vivants et arts plastiques dans des lieux non dédiés de la capitale tchèque. Singularité de la manifestation : ses thèmes de programmation… 

En 2018, pour le festival 4 + 4 Days in Motion, ce sera le "principe d'incertitude" [the principle of uncertainty]. Un concept qui évoque les belles pages de la littérature d'Europe centrale (Franz Kafka, Bohumil Hrabal, Milan Kundera…), mais qui provient directement des travaux du physicien allemand Werner Heisenberg (1927). Pas d'existentialisme, donc, mais des sciences dures, dans une approche laissant nécessairement place au doute. 

L'équipe de "Four Days" voit ainsi émerger, chaque année, un thème fédérateur, pour leur programmation éclectique réunissant arts plastiques et spectacle vivant. Parfois le thème est ésotérique, parfois non. "Parfois il est suggéré par les artistes. Parfois il reflète la situation générale de la société."

En investissant tous les ans un lieu différent de l'agglomération pragoise, "Four Days" prend un risque : celui d'égarer une partie de son public. Pour Marketa Cerna, fondatrice et productrice du festival, "Il y a des gens qui nous suivent. Et chaque fois, il y a des gens qui pensent que nous venons de débarquer" [people who think we all invented up]. Alors que le festival se fait une règle de découvrir chaque année un nouveau lieu, il revient en 2018 au Palais Desfours, bâtiment délabré proche de la gare principale. Ville marquée par l'histoire, ville en chantiers, Prague dispose encore de friches. "Mais les Pragois deviennent paresseux, note la productrice avec une pointe d'amertume. Il devient de plus en plus compliqué de les attirer hors du centre pour plus d'une journée."

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Palace Desfour

En vingt ans d'existence - première édition en dehors d'un lieu dédié au spectacle, 1998, dans l'usine de retraitement des eaux de Bubenec, Prague 6 -, 4 Days in Motion a connu quelques crises de croissance. Comme en 2006, où le festival, étendu sur douze jours (4 + 4 + 4), occupait les locaux d'une ancienne clinique dentaire, à deux pas de la place Venceslas. "ça nous a presque achevés" [we almost died]. Alors que les régisseurs du festival construisaient tout eux-mêmes, décision est prise cette année-là de "laisser le théâtre au théâtre" [leave theatre to theatre], en coopérant avec des institutions culturelles déjà établies. 

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Palace Desfour - inside view

En 2017, l'équipe de Ctyri Dny inaugurait les casernes de Karlin, propriété du ministère de la Justice. Belle opération de reconquête urbaine puisqu'une année plus tard, le lieu, sur un mode de friche berlinoise, offrait encore toutes sortes d'activités, du cinéma en plein air aux jeux pour enfants… L'édition 2017, marquée par un thème déroutant - "Suis ce que je pense  ?” [Am I what I am thinking about ?], était  placée sous le signe d'une forte programmation extra-européenne. Une question loin d'être anodine dans une République tchèque dont le président (réélu en janvier 2018) déclarait préférer “perdre les subventions européennes que de se soumettre aux quotas obligatoires de répartition de migrants”.

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Dries Verhoeven - "Guilty Landscapes", episode I

Région "prédisposée aux crises" (Moritz Csàky), l'Europe centrale n'est pourtant pas étrangère à l'altérité. Loin de là. Même si en République tchèque, les populations minoritaires d'hier (Allemands des Sudètes, Juifs, Slovaques, Hongrois) font désormais figures de fantômes du passé. Ces ombres, ce sont peut-être celles que fait revenir Bouchra Ouizguen, avec ses femmes en noir parcourues de transes, étrangères à toute bienséance ("Corbeaux/Crows").

Peu différent de ses voisins dans ses comportements électoraux et culturels, le public tchèque s'enorgueillit de ce côté "terriblement moyen", comme aurait dit Karel Capek (“La Guerre des salamandres”, 1935). Se singularisera-t-il des publics belge, allemand ou néerlandais, déjà exposés aux "Guilty Landscapes" de Dries Verhoeven ? On en doute. Face à cette ouvrière de Hangzhou (Chine) nous offrant comme un reflet troublant de nous-même, la réaction oscille entre choc, empathie, sourires gênés… Et, hélas, trop souvent, indifférence.

Mathieu Braunstein