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IN SITU Narratives

Bottom-up vs Upside down

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PIG - Kaleider © Tom Arran

Comment les artistes s'adaptent-ils au monde contemporain ? Comment réagissent-ils à la baisse des moyens et au durcissement des politiques ? Quelles nouvelles formes de collaboration inventent-ils ? D'Exeter à Budapest, d'Amsterdam à Bordeaux ou Marseille, les écosystèmes de création, les financements, les références culturelles ne sont pas les mêmes... Petit tour d'Europe en quelques étapes. 

Travailler la transversalité en écosystème local

"Notre travail avec South West Creative Technology Network (SWCTN) est une joie." Seth Honnor, directeur artistique du Studio Kaleider, à Exeter, à la pointe sud-ouest de l'Angleterre, mentionne un réseau réunissant, en plus de sa propre structure, quatre universités et un centre culturel (Watershed). Un projet de 6,5 millions £ (7,3 millions €) destiné à développer l'usage des technologies créatives dans la région. En 2018-2019, la première phase du programme, sur le thème de "l'immersion", a ainsi abouti à une petite dizaine de prototypes aux frontières de l'acoustique (des enceintes autonomes disposées sur les sièges d'un théâtre), de l'apprentissage et de la santé (un programme pour la prévention des chutes) … "Nous sommes capables de connecter les gens qui pensent avec ceux qui fabriquent […]. Ça pourrait paraître très éloigné de l'art. Mais amener des artistes et des producteurs à cette relation entre l'industrie et le savoir crée des résultats très excitants." La coopération qu'il défend à l'échelle régionale, l'artiste anglais la pratique à toutes échelles, et d'abord dans ses propres locaux.

A Exeter, la communauté des résidents du Studio Kaleider regroupe ainsi une cinquantaine de membres, œuvrant dans des domaines aussi variés que les arts visuels, la danse, la mode éthique ou les panneaux solaires… Mais dans cette région excentrée, parler d'environnement signifie d'abord parler de géographie, avec ce que cela comporte de contraintes. "Nos résidents sont assez locaux. Dans une région caractérisée par des bas salaires et où l'âge moyen est de quinze ans plus élevé qu'ailleurs, même les voyages en train sont démesurément chers pour les artistes : Bristol-Exeter 1 heure, moins de 150 kilomètres, environ 40 £ (45 €) aller-retour." 

Quand les financements baissent et que les institutions et même le vocabulaire ne cessent de se redéfinir, la méthodologie aide à tenir le cap. Dans son plan pour 2018-2022, l'artiste britannique nous fait ainsi découvrir "the Creativity Pipeline", un schéma – de la forme d’un intestin – résumant à la fois le pragmatisme de l'approche anglo-saxonne et un savoir-faire très abouti en matière de marketing. A un bout, l'idée ; à l'autre bout, le produit et la distribution. S'exerçant depuis l'extérieur, formalisé par des flèches, non pas le poids de la contrainte… mais un impératif de qualité. On retrouve le même cheminement dans le schéma du SWCTN, depuis l'appel à candidatures jusqu'aux prototype et au showcase : un long boyau ponctué par une importante station réflexive.

Bâtir une relation de confiance entre artistes et avec les institutions publiques

Dans un environnement marqué pour l'essentiel par la commande publique, Caroline Melon (De chair et d'os, France) nous explique sa démarche. "J'adore qu'on me passe commande !", déclare-t-elle, après nous avoir confié ses réticences à l'égard du terme compagnie : "je parle plutôt d'association." L’artiste, fondatrice et ancienne directrice du festival Chahuts à Bordeaux, a construit la plupart de ses projets in situ avec Jonathan Macias, plasticien et performeur. "On se comprend sur un regard mais on n'est pas amis, tient-elle à préciser. Bien sûr, nous le sommes devenus… Mais ce n'était pas l'enjeu de notre relation." Et avec les partenaires institutionnels, pas d'inquiétude si la phase de démarrage se révèle un peu longue – jusqu'à six mois. "On a intérêt à éviter les accords tacites. Quand on est d'accord sur une temporalité, on peut lancer un budget."

Depuis le printemps 2019, Caroline Melon est également impliquée dans Reshape, un projet européen visant à repenser depuis le terrain (bottom-up) les modèles et l'organisation du secteur culturel (1). "Un pari sur l'intelligence collective", s'enthousiasme-t-elle. Question de méthode là-encore.

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Suite pour transports en commun - De chair et d'os © Ivan Mathie

Construire l’horizontalité et la radicalité dans l’expérience personnelle et collective

Anna Rispoli et Martina Angelotti, basées l'une à Bruxelles, l'autre à Milan, pour leur part, s'inscrivent dans un refus de principe de toute hiérarchie entre les fonctions de curatrice et d'artiste. Bien sûr, pour le projet pilote IN SITU A Certain Value, qu'elles conduisent à travers six villes européennes, toutes deux ne connaissent pas exactement le même degré d'implication. Notamment pour l'atelier bruxellois, puisqu'Anna Rispoli, engagée dans une expérience radicale de mise en commun des revenus avec neuf autres personnalités du monde des arts et de la culture, travaille ici une matière qui est aussi celle de son quotidien. "Inévitablement, pour l'atelier de Bruxelles, j'ai été très influencée par mon expérience collective", concède Rispoli… "Mais l'atelier de Marseille, dans le squat de l'avenue de Saint-Just, a été plus compliqué, à la fois du point de vue émotionnel et du point de vue pratique", pondère Angelotti. A charge maintenant pour les deux femmes, qui reconnaissent le côté expérimental de ce projet "hors-cadre" ou projet de recherche "non académique" de tisser des liens entre les différentes étapes. Et de leur donner forme, dans le cadre d'une restitution performative, où pourront se répondre les voix des utopistes communautaires, des ouvriers italiens de l'ancienne génération et des demandeurs d'asile, dans les différentes villes visitées. 

"Être contemporains […], c'est être ponctuels à un rendez-vous qu'on ne peut que manquer", écrit le philosophe Giorgio Agamben.(2)Être contemporain, c'est intégrer la précarité, le désengagement des pouvoirs publics, le non-renouvellement des contrats… C'est s'organiser autrement. Par exemple sous forme de collectif.

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A certain value, The Common Wallet © Anna Rispoli & Martina Angelotti 

Requestionner le travail en collectif

"Dans tous ces groupes, il y a la volonté de questionner le modèle dominant", estime Julien Rodriguez. Pas sûr cependant que beaucoup soient allés aussi loin que le collectif La Folie Kilomètre (France) dans la mise en place d'une organisation tournante dans les fonctions de production, de communication et d'exécution. "À tour de rôle, chacun est susceptible d'être "référent" d'un projet. En général, nous fonctionnons par binôme. Quelqu'un qui sait faire apprend à quelqu'un qui ne sait pas faire, ça fonctionne assez bien." Le partage et la rotation des tâches font partie des fondamentaux du collectif, formé à Marseille il y a huit ans et engagé dans de nombreux projets artistiques et/ou urbains. "L'idée, c'est que nous avions toutes les compétences en interne. La conséquence, c'est que nous n'externalisons rien." Le roulement apporte souplesse et responsabilisation, même si "une partie du travail est consacrée à l'organisation. C'est un choix plus politique qu'artistique, reconnaît encore le jeune homme formé aux arts appliqué… Un choix qui se reflète sur l'esthétique. Ça se voit que ce qui sort de chez nous est fait à plusieurs mains et à plusieurs cerveaux."

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Les Balades Picturales - La Folie Kilomètre © Émeline Guillaud et Nicolas Loiseau 

Promouvoir un modèle entrepreneurial

En première ligne des changements auxquels fait face le secteur culturel, les New Heroes d'Amsterdam apparaissent presque suradaptés au monde moderne. "Nous ne sommes pas tenus de nous conformer aux règles du secteur culturel, explique Jasper van den Berg, chargé de recherche et de production créative. Nous sommes plus autonomes, plus hybrides." Au sein de la compagnie, les frais fixes sont réduits au minimum et chacun, y compris les directeurs, n'est rémunéré qu'au projet… "Nous ne dépendons pas du gouvernement, même si nous pouvons désormais compter sur une aide du Performing Arts Fund NL", poursuit le jeune sociologue chargé de documenter le projet participatif In Search of Democracy 3.0. Orientée vers l'entreprise, la compagnie d'Amsterdam développe un discours libéral. "Je ne dirais pas que nous sommes commerciaux. Nous ne sommes pas commerciaux, parce que nous ne faisons pas de profit… L'esprit entrepreneurial signifie que nous sommes ouverts aux possibilités qui existent." Quand leur spectacle est diffusé gratuitement dans l'espace public, les Nouveaux Héros se plient aux choix des organisateurs. "Il nous est arrivé de jouer dans des universités ou des festivals pratiquant la gratuité", précise à ce propos le chargé de recherche. 

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In Search of Democracy 3.0 © Moon Saris

Imaginer un espace d’incubation ouvert sur d’autres secteurs et cultures

L'université, on y revient, comme dans l'expérience de MeetLab – un collectif pluridisciplinaire, qui est aussi un espace d'incubation de projets à Budapest, dont le maître-mot semble être l'expérimentation" de formats, d'équipes, de procédures… "Le produit est le résultat d'un processus de création démocratique, dans lequel tous les apports des participants trouvent leur place. Même le format final n'est pas prévisible au début", écrivent Balint Toth, architecte de formation, et Ambrus Ivanyos, auteur et scénariste. Depuis le début de leur projet How to disappear completely, les jeunes chercheurs sont ainsi accompagnés par Fánni Nanay (Artopolis), qui organise le festival Placcc à Budapest. Leur déambulation interactive a évolué au fil d'ateliers et de résidences d'écriture organisés plusieurs villes européennes. "Le projet est parti d'une idée générale lors d'une Hot House IN SITU à Neerpelt en 2016", confient les fondateurs de MeetLab. L'année suivante, avons organisé un atelier ouvert au festival Placcc, et c'est là que nous avons intégré le personnage fictionnel d'Andrei Ivanov, dont nous sommes allés jusqu'à parler à la télévision nationale !" Le projet, avec sa composante technologique (l'élaboration d'une application pour smartphone, qui finalement ne verra jamais le jour) s'apparente presque à un processus de recherche industrielle…

Au cours de l'été 2018, Fánni Nanay et Balint Toth répondent à un programme visant à mettre en réseau les organisations turques et internationales. Ils font équipe avec UrbanTank, une plateforme de réflexion basée à Izmir et spécialisée dans les projets urbains. Une rencontre à Belgrade pour lancer la collaboration, un premier voyage d'étude, une deuxième visite d'un mois dans la ville de la côte turque… Plus de quinze personnes participent au champ de recherche dans un quartier commerçant de la ville. Toutes deux lectrices à l'université, les partenaires turques facilitent le contact avec des étudiants et de jeunes professionnels. Une équipe de cinq personnes se forme ainsi pour l'écriture, et un autre groupe de cinq personnes pour le tournage. A l'arrivée, résume Balint Toth, "le résultat du projet n'est pas seulement une promenade au casque, un film et un livret, mais plutôt une méthode de travail en tant que telle…"

Une possibilité de "laisser se manifester, en dehors de tout intérêt utilitaire, une possibilité d'être-ensemble". 

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How to Disappear Completely - Meetlab © Meetlab

Un espace partagé, différentes approches

"De Reykjavik à Beyrouth, de Berlin à Marrakech, on partage le même espace politique, social, culturel", constate pour sa part Milica Ilic, coordinatrice du projet Reshape à l'Onda. "Il n'y a rien qui ne se passe dans le monde qui n'affecte directement les voisins." Et l'avenir inquiète, les plus fragilisés comme les ressortissants de pays dotés d'institutionsculturelles fortes. Son conseil : se connecter à d'autres réalités, comme celles du secteur environnemental ou du secteur social, "dont certaines pratiques peuvent se rapprocher de celles du monde artistique et culturel", rappelle-t-elle.

 

Mathieu Braunstein

 

Notes

1. Le projet Reshape piloté par l'Onda (Office National de Diffusion Artistique/French office for contemporary performing arts circulation) réunit dix-neuf structures du spectacle vivant et quarante artistes ou acteurs culturels en Europe et Méditerranée du Sud. Il entend créer des modèles organisationnels innovants et réfléchir à des solutions concrètes pour répondre aux défis liés à la production, à la distribution et à la présentation de pratiques artistiques contemporaines. https://reshape.network/

2. Giorgio Agamben, "Qu'est-ce que le contemporain ?", leçon inaugurale à l'université de Venise, 2005.

3. Maurice Blanchot dans "La Communauté des amants", un texte inspiré par Mai 68 et par Marguerite Duras.