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Sous le soleil exactement

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Studio cité - Benjamin Vandewalle ©Ville de Sotteville-lès-Rouen

Dans un contexte politique tendu, Viva Cité 2019 a réussi à mettre en œuvre un événement apaisé, dans plusieurs quartiers de la ville et notamment au pied des immeubles d'habitation...

Sur la place de l'Hôtel de Ville, et sur la façade exposée plein ouest de l'immeuble Gascogne, ce sont des températures caniculaires que les artistes ont dû affronter. 

"Le festival, c'est aussi vous, spectateurs qui, année après année, osez braver la pluie, le vent et les mesures de sécurité." Pour la pluie et le vent, par 36° C à l'ombre, on mesure l'ironie. Quant aux mesures de sécurité, c’est bien le sujet.

Pour les 30 ans de Viva Cité, le groupe ToNNe s'est équipé d’une remorque modulable en scène et en studio de cinéma, pour faire entendre les paroles de festivaliers fidèles dans le cadre de films bizarrement bricolés (suédage). Un procédé popularisé au cinéma par le réalisateur Michel Gondry, qui fait la part belle à la dérision… Ainsi Les Gens de couleur d'Ilotopie (Viva Cité, 2009) se mêlent-ils aux gens ordinaires, dans un petit film d'animation réalisé à vue, les uns étant figurés par des cubes de bois colorés, les autres par des silhouettes en papier découpé, avec une photo de la ville en toile de fond.

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ToNNe ©Ville de Sotteville-lès-Rouen

"Nous sommes la troisième génération des arts de la rue", analyse Mathurin Gasparini, diplômé de la FAI-AR et directeur artistique de ToNNe. La première, dans les années 70-80, était celle des fondateurs (d'aucuns disent ici les "ferrailleurs", eu égard au faible nombre de femmes présentes alors parmi les saltimbanques). La deuxième a émergé au tournant des années 2000, "avec d'autres technologies et d'autres regards"… Ce qui caractérisait les premiers ? Pas nécessairement une envie de faire la révolution, mais "une appétence pour la fête et les grands formats." Autant de profils, de sensibilités et langages artistiques présents dans un festival anniversaire réunissant plus de 70 compagnies. Le fondateur de ToNNe ayant pour sa part fait ses classes avec Transe Express, auteur du grand spectacle du samedi soir sur la place de l'Hôtel de Ville.

Celle-ci a beau avoir été rénovée, c'est au pied des immeubles d'habitation, sur le terrain de sport et sur les 10 hectares habituellement sous-utilisés de la "zone verte" de l'espace Marcel-Lods, quartier de 1139 logements construits sur les décombres de l'ancien centre-ville après la Deuxième Guerre, que s'apprécie la douceur du festival. Un espace que les précédentes éditions avaient tendance à traverser, quand 2019 y implante une quinzaine de spectacles, sans oublier le Bar des anges, illuminé par les Plastiqueurs, belle équipe de scénographes renforcée par un volant de 800 bénévoles !

Sur les emplacements de parking fermés à la circulation, on s'allonge sur des transats ou sur des nattes pour écouter les musiciens de l'Opéra de Rouen amenés par Pierre Sauvageot à défier l'insolation sur les balcons de l'immeuble Gascogne (Grand Ensemble) ou pour bénéficier de la présence apaisante de la Lune de Luke Jerram (Museum of the Moon). L'installation, habituellement accompagnée d'un dispositif sonore, se déguste ici en silence, pour ne pas interférer avec les spectacles en cours.

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Lu2- En vie © Ville de Sotteville-lès-Rouen

Dans un contexte français marqué par une extrême tension (crise des Gilets jaunes de novembre à mai, manifestations du 1er Mai violemment réprimées à Paris, Fête de la musique endeuillée par une charge policière à Nantes), Viva Cité 2019 fait l'effet d'une parenthèse enchantée… Tout comme il y a trois ans Viva Cité 2016, avant l'attaque au camion-bélier à Nice. Une fluidité à mettre au crédit d'un contexte politique particulier sans doute, mais aussi d'une intelligence de la mise en scène, qui parvient à maquiller en scénographie ce qui relève du dispositif sécuritaire (véhicules municipaux garés en travers de la chaussée de manière à faire obstacle à l'irruption d'un chauffard fou, plots de béton enrubannés d'un film plastique rose fluo…). "Il s'agit d'éviter le contrôle systématique, assez incompatible avec l'esprit de fête", nous explique la danseuse Lucile Rimbert, directrice de la compagnie Lu2, qui joue elle au Rocher de Cancale, un bar situé sur la place de l'Hôtel de Ville. En vie est une proposition âpre, très joliment sonorisée, mais qui attaque de front un sujet difficile : l'alcoolisme. "L'année 2017 a été marquée par un net recul des déambulations et des grandes formes", rappelle encore l'artiste. 

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Benjamin Vandewalle - Studio Cité © Ville de Sotteville-lès-Rouen

Un peu plus loin sur la place de l'Hôtel de Ville, le public est invité à découvrir Studio Cité. Les dispositifs individuels de l’artiste belge Benjamin Vandewalle se trouvent ce jour-là en première ligne du réchauffement climatique. Pour l’artiste intéressé par le cadrage du regard, la sortie de Sotteville constitue une épreuve dans tous les sens du terme, un test comme on les pratique dans l’industrie ou dans l’imprimerie. Va pour la chambre noire d'"Inter-view"(une cabine équipée d'un miroir sans tain qui, de fait, "révèle" au participant des choses sur lui-même et sur son vis-à-vis) mais l’heure n’était peut-être pas la bonne pour apprécier pleinement le châlit à roulettes de la "Micro-sphère". 

On se dirige ensuite vers les taillis ombragés de l'espace Marcel Lods, en attendant le soir, et le concert de la compagnie Matzik (Tranzistoir). Un road trip immobile conduit de main de maître par l'auteure et comédienne Claire Laurent, qui nous fait voyager sur les routes et sur les ondes de nuit d'une radio éphémère (FMR), joliment entrecoupées de crachotements et d'échantillons sonores par quatre instrumentistes facétieux, alternant passages au micro et morceaux de bravoure à la flûte à nez ou au "saxophone immergé"…Un projet venu d'une traite par l'autoroute de Rennes depuis le fond de la nuit.

Mathieu Braunstein